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Le Cercle de Dante
Matthew PEARL
Le mercredi 1er juin 2005, par Jean-Philippe Palanchini
Boston, 1865, peu après la fin de la terrible et fratricide guerre de Sécession... Quatre universitaires, des érudits et des poètes, se lancent dans ce qu’ils considèrent déjà comme « l’Å“uvre de leur vie ». Il s’agit de Henry Wadsworth Longfellow, premier poète américain à atteindre la notoriété, James Russel Lowell, le Dr Oliver Wendel Holmes, poète ET professeur de médecine, George Washington Greene.

L’éditeur James T. Fields leur apporte son concours. Certains d’entre vous, qui ont des lettres ( !) se sont peut-être déjà fait la remarque qu’il s’agit de personnages réels ; et tel est bien le cas... L’auteur en a fait les personnages de son premier roman, lequel s’appuie sur une connaissance effarante de l’époque et de ses à-côtés. Il faut dire que M. Pearl s’est appuyé, afin de nourrir son imagination, sur ses propres recherches pour la thèse qu’il a consacrée à Dante... Ou comment rentabiliser de longues heures de patientes recherches universitaires, en deux volumes...

Voici donc nos quatre poètes et leur futur éditeur plongés dans LE projet : fournir à leurs contemporains la première (et digne de ce nom !) traduction américaine de La Divine Comédie , de l’auteur italien Dante Aligheri...

Commencent les interminables, studieuses et tâtillones séances de travail, avec l’immuable rite des séances du mercredi, dans la maison de Longfellow à Cambridge, dans le Massachussetts (ah ! cette manie des Américains de reprendre à leur compte les noms des grandes villes du monde !). Travail, repas plantureux aux discussions ô combien élevées, cigare et liqueur... Semaine après semaine, après leurs cours universitaires, entre deux conférences, nos traducteurs « potassent » les chants successifs qui composent l’Å“uvre, travaillent dans le secret de leur cabinet, puis viennent mettre en commun les trouvailles de chacun, dans l’enthousiame le plus échevelé et la passion la plus dévorante. Mais aussi dans la défiance, voire la malveillance... En effet, deux oppositions se font jour sitôt éventé le projet, pourtant tenu secret : d’une part les universitaires conservateurs - et il en est beaucoup dans ces contrées puritaines ! - pour qui seule compte la suprématie du grec et du latin, l’itaien n’étant qu’un vague idiome de paysans d’Europe, et pour qui l’Å“uvre elle-même est une Å“uvre de violence, pleine de cruauté perverse, source de perdition... De l’autre, les tenants du « nativisme culturel », qui prônent de limiter l’étude de la littérature aux seules Å“uvres nationales. Les thèses en questions, abordées dans le roman au fil de discussions philosophiques entre intellectuels, sont parfois hallucinantes...

Nous quittons le cénacle... Et voici que la police de Boston découvre, dans l’immense parc de sa propriété, le juge suprême Healey, le plus haut magistrat de l’État... Un meurtre ? Pire ! un assassinat odieux, terrible : il semblerait bien que le juge ait été livré vivant aux mouches... Quand on le retrouve, quelque quatre jours après sa « disparition », il grouille de larves et de mouches qui ont élu domicile dans son corps. L’autopsie révèlera un autre détail insupportable : il n’est mort que le quatrième jour, et son agonie a été un enfer... Le chef de la police, John Kurtz, que cette délicate enquête dans le milieu des « brahmanes » - entendez les membres de la haute société bostonienne - indispose, délègue, et la confie à son adjoint Nicholas Rey, premier policier mulâtre - ça va l’aider ! - de Boston...

Celui-ci ne va pas manquer d’ouvrage... Les « affaires courantes » n’ont pas cessé pour autant, et les difficultés s’accumulent sous ses pas. Un autre crime est découvert, très différent mais tout aussi atroce que le précédent. La victime est cette fois un pasteur, autour duquel on a retrouvé de petites papier portant des lettres, lesquelles devraient constituer un message... mais Rey est incapable de le reconstituer. Peut-être manque-t-il des lettres ? En tout cas, on ne peut reconstituer un texte en américain !... Et puis, qu’a donc murmuré ce prisonnier halluciné, juste avant de se jeter de la fenêtre du 2ème étage du commissariat ? « Dinanzi, etterne etterno... Voye kinntrate » ? ça ne veut rien dire...

Le Cercle de Dante continue ses travaux, à l’abri des turpitudes du monde... Jusqu’à ce jour où le Dr Holmes réalise soudain cette évidence qui ne lui était pourtant pas apparue : les victimes sont tuées selon l’exacte description des supplices de L’Enfer de Dante qu’ils sont en train de traduire !...

Dès ce moment, les choses changent : craignant que leurs « ennemis » ne découvrent cette similitude et ne s’en servent pour dénigrer l’utilité de leur travail voire, plus grave encore, ne l’attaquent sur le plan de la morale, nos poètes décident de faire la seule chose qui leur paraisse adaptée : se muer en enquêteurs afin d’arrêter l’assassin avant qu’il ne poursuive sa sinistre série... Car, ils en sont persuadés, l’assassin va aller au bout des Chants du l’Å“uvre, qui contiennent encore nombre de punitions toutes plus abominables les unes que les autres... Mais est-ce si facile ? Certes, ils sont très pointus dans la connaissance du texte, mais quand il s’agit de courir la ville pour remonter telle ou telle piste, la fatigue se fait vite sentir chez ces intellectuels cacochymes...

Naturellement, la pleine connaissance par l’auteur du texte de Dante est aussi pour beaucoup dans l’intérêt de l’intrigue, mais les plus perspicaces d’entre vous n’auront pas manqué de se faire une pertinente remarque : QUI, dans cette Amérique qui ignore encore ce texte, peut être assez féru de l’Å“uvre du poète italien pour bâtir et réaliser ses crimes dans un parfait respect du texte ? Et comment peut-il savoir, puisque ses crimes correspondent à l’avancée du travail, quel chant précis les poètes sont en train de traduire ? Autant de mystères qui s’accumulent...

Je ne dirai rien de plus de l’enquête elle-même - suspense oblige ! -, mais je ne voudrais pas clore cet article sans dire un mot de tout ce qui entoure ici l’intrigue, qui est assez habilement menée. Je veux parler de la minutieuse reconstitution de cette Amérique des années 1870, des nombreux courants de pensée qui s’y affrontent, et de la vie quotidienne à cette époque, dans les diverses classes de la société que le roman amène à côtoyer...

Ceux qui ont apprécié en son temps l’ Allumeur de réverbères , qui se déroulait à Edimbourg, vont retrouver dans celui-ci le même souci du détail et de la description qui avaient pu les séduire. D’autres reprocheront à ce premier roman, comme une « erreur de jeunesse » aisément pardonnable, son début un peu lent, comme si l’auteur ne voulait laisser perdre aucune miette de ses vastes connaissances de la période qu’il a choisie comme cadre de son histoire. Le même type d’intrigues philosophiques et sociales serait envisageable en Angleterre, mais serait nettement plus difficile à adapter en France, d’abord à cause de la période particulière et 100% américaine (la guerre civile, qui ne peut être « remplacée » par la Commune), ensuite parce que nous connaissons Dante depuis belle lurette à cette époque, et enfin parce que nous n’avons à l’époque ni ces majorités puritaines très agissantes, ni ce souci de « moralisation du milieu estudiantin », du moins pas à ce degré d’exigence...

Pour conclure, je dirai que c’est un livre dans lequel il faut accepter d’entrer (400 pages denses, d’une écriture précise, la traductrice a dû s’amuser !) avec un auteur qui aime à développer les discussions métaphysiques qui sont le régal de ces personnages, intellectuels de haut vol. Je dirai enfin que l’intrigue est nettement plus sociale et policière que fantastique, le seul « surnaturel » résidant ici dans la matérialisation horrifique et systématique des supplices de l’Enfer de Dante... Cependant la lecture, exigeante dans le début de l’aventure, devient plaisante au fil du livre, dont le rythme s’accélère jusqu’à l’explication finale...

Bonne lecture,

Jean-Philippe PALANCHINI